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Albert Camus préface de L'envers et L'endroit

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Albert Camus préface de L'envers et L'endroit

Message par flsh agadir le Mar 3 Fév - 23:55

[11] Les essais qui sont réunis dans ce volume ont été écrits en 1935 et 1936 (j’avais alors vingt-deux ans) et publiés un an après, en Algérie, à un très petit nombre d’exemplaires. Cette édition est depuis longtemps introuvable et j’ai toujours refusé la réimpression de L’Envers et l’Endroit.
Mon obstination n’a pas de raisons mystérieuses. Je ne renie rien de ce qui est exprimé dans ces écrits, mais leur forme m’a toujours paru maladroite. Les préjugés que je nourris malgré moi sur l’art (je m’en expliquerai plus loin) m’ont empêché longtemps d’envisager leur réédition. Grande vanité, apparemment, et qui laisserait supposer que mes autres écrits satisfont à toutes les exigences. Ai-je besoin de préciser qu’il n’en est rien ? Je suis seulement plus sensible [12] aux maladresses de L’Envers et l’Endroit qu’à d’autres, que je n’ignore pas. Comment l’expliquer sinon en reconnaissant que les premières intéres-sent, et trahissent un peu, le sujet qui me tient le plus à cœur ? La question de sa valeur littéraire étant réglée, je puis avouer, en effet, que la valeur de témoignage de ce petit livre est, pour moi, considéra-ble. Je dis bien pour moi, car c’est devant moi qu’il témoigne, c’est de moi qu’il exige une fidélité dont je suis seul à connaître la profondeur et les difficultés. Je voudrais essayer de dire pourquoi.
Brice Parain prétend souvent que ce petit livre contient ce que j’ai écrit de meilleur. Parain se trompe. Je ne le dis pas, connaissant sa loyauté, à cause de cette impatience qui vient à tout artiste devant ceux qui ont l’impertinence de préférer ce qu’il a été à ce qu’il est. Non, il se trompe parce qu’à vingt-deux ans, sauf génie, on sait à peine écrire. Mais je comprends ce que Parain, savant ennemi de l’art et phi-losophe de la compassion, veut dire. Il veut dire, et il a [13] raison, qu’il y a plus de véritable amour dans ces pages maladroites que dans toutes celles qui ont suivi.
Chaque artiste garde ainsi, au tond de lui, une source unique qui ali-mente pendant sa vie ce qu’il est et ce qu’il dit. Quand la source est tarie, on voit peu à peu l’œuvre se racornir, se fendiller. Ce sont les terres ingrates de l’art que le courant invisible n’irrigue plus. Le che-veu devenu rare et sec, l’artiste, couvert de chaumes, est mûr pour le silence, ou les salons, qui reviennent au même. Pour moi, je sais que ma source est dans L’Envers et l’Endroit, dans ce monde de pauvreté et de lumière où j’ai longtemps vécu et dont le souvenir me préserve encore des deux dangers contraires qui menacent tout artiste, le ressentiment et la satisfaction.
La pauvreté, d’abord, n’a jamais été un malheur pour moi : la lumière y répandait ses richesses. Même mes révoltes en ont été éclairées. Elles furent presque toujours, [14] je crois pouvoir le dire sans tri-cher, des révoltes pour tous, et pour que la vie de tous soit élevée dans la lumière. Il n’est pas sûr que mon cœur fût naturellement dispo-sé à cette sorte d’amour. Mais les circonstances m’ont aidé. Pour cor-riger une indifférence naturelle, je fus placé à mi-distance de la misè-re et du soleil. La misère m’empêcha de croire que tout est bien sous le soleil et dans l’histoire ; le soleil m’apprit que l’histoire n’est pas tout. Changer la vie, oui, mais non le monde dont je faisais ma divinité. C’est ainsi, sans doute, que j’abordai cette carrière inconfortable où je suis, m’engageant avec innocence sur un, fil d’équilibre où j’avance péniblement, sans être sûr d’atteindre le but. Autrement dit, je devins un artiste, s’il est vrai qu’il n’est pas d’art sans refus ni sans consentement.
Dans tous les cas, la belle chaleur qui régnait sur mon enfance m’a privé de tout ressentiment. Je vivais dans la gêne, mais aussi dans une sorte de jouissance. Je me [15] sentais des forces infinies : il fallait seulement leur trouver un point d’application. Ce n’était pas la pau-vreté qui faisait obstacle à ces forces : en Afrique, la mer et le soleil ne coûtent rien. L’obstacle était plutôt dans les préjugés ou la bêtise. J’avais là toutes les occasions de développer une « castillanerie » qui m’a tait bien du tort, que raille avec raison mon ami et mon maître Jean Grenier, et que j’ai essayé en vain de corriger, jusqu’au moment où j’ai compris qu’il y avait aussi une fatalité des natures. Il valait mieux alors accepter, son propre orgueil et tâcher de le faire servir plutôt que de se donner, comme dit Chamfort, des principes plus forts que son caractère. Mais, après m’être interrogé, je puis témoigner que, parmi mes nombreuses faiblesses, n’a jamais figuré le défaut le plus répandu parmi nous, je veux dire l’envie, véritable cancer des sociétés et des doctrines.
Le mérite de cette heureuse immunité ne me revient pas. Je la dois aux miens, [16] d’abord, qui manquaient de presque tout et n’enviaient à peu près rien. Par son seul silence, sa réserve, sa fierté naturelle et sobre, cette famille, qui ne savait même pas lire, m’a donné alors mes plus hautes leçons, qui durent toujours. Et puis, j’étais moi-même trop occupé à sentir pour rêver d’autre chose. Encore maintenant, quand je vois la vie d’une grande fortune à Paris, il y a de la compassion
dans l’éloignement quelle m’inspire sou¬vent. On trouve dans le mon-de beaucoup d’injustices, mais il en est une dont on ne parle jamais, qui est celle du climat. De cette injustice-là, j’ai été longtemps, sans le savoir, un des profiteurs. J’entends d’ici les accusations de nos féro-ces philanthropes, s’ils me lisaient. Je veux faire passer les ouvriers pour riches et les bourgeois pour pauvres, afin de conserver plus long-temps l’heureuse servitude des uns et la puissance des autres. Non, ce n’est pas cela. Au contraire, lorsque la pauvreté se conjugue avec cette vie sans ciel ni [17] espoir qu’en arrivant à l’âge d’homme j’ai découverte dans les horribles faubourgs de nos villes, alors l’injustice dernière, et la plus révoltante, est consommée : il faut tout faire, en effet, pour que ces hommes échappent à la double humiliation de la misère et de la laideur. Né pauvre, dans un quartier ouvrier, je ne savais pourtant pas ce qu’était le vrai malheur avant de connaître nos banlieues froides. Même l’extrême misère arabe ne peut s’y comparer, sous la différence des ciels. Mais une fois qu’on a connu les faubourgs industriels, on se sent à jamais souillé, je crois, et responsable de leur existence.
Ce que j’ai dit ne reste pas moins vrai. Je rencontre parfois des gens qui vivent au milieu de fortunes que je ne peux même pas imagi-ner. Il me faut cependant un effort pour comprendre qu’on puisse en-vier ces fortunes. Pendant huit jours, il y a longtemps, j’ai vécu comblé des biens de ce monde : nous dormions sans toit, sur une plage, je me nourrissais de fruits et [18] je passais la moitié de mes journées dans une eau déserte. J’ai appris à cette époque une vérité qui m’a toujours poussé à recevoir les signes du confort, ou de l’installation, avec ironie, impatience, et quelques fois avec fureur. Bien que je vive maintenant sans le souci du lendemain, donc en privilégié, je ne sais pas posséder. Ce que j’ai, et qui m’est toujours offert sans que je l’aie recherché, je ne puis rien en garder. Moins par prodigalité, il me semble, que par une autre sorte de parcimonie : je suis avare de cette liberté qui disparaît dès que commence l’excès des biens. Le plus grand des luxes n’a jamais cessé de coïncider pour moi avec un certain dénuement. J’aime la maison nue des Arabes ou des Espagnols. Le lieu où je préfère vivre et travailler (et, chose plus rare, où il me serait égal de mourir) est la chambre d’hôtel. Je n’ai jamais pu m’abandonner à ce qu’on appelle la vie d’intérieur (qui est si souvent le contraire de la vie intérieure) ; le bonheur dit bourgeois [19] m’ennuie et m’effraie. Cette inaptitude n’a du reste rien de glorieux ; elle n’a pas peu contribué à alimenter mes mauvais défauts. Je n’envie rien, ce qui est mon droit, mais je ne pense pas toujours aux envies des autres et cela m’ôte de l’imagination, c’est-à-dire de la bonté. Il est vrai que je me suis fait une maxime pour mon usage personnel : « Il faut mettre ses principes dans les grandes choses, aux petites la miséricorde suffit. » Hélas ! on se fait des maximes pour combler les trous de sa propre nature. Chez moi, la miséricorde dont je parle s’appelle plutôt indiffé-rence. Ses effets, on s’en doute, sont moins miraculeux.
Mais je veux seulement souligner que la pauvreté ne suppose pas forcément l’envie. Même plus tard, quand une grave maladie m’ôta pro-visoirement la force de vie qui, en moi, transfigurait tout, malgré les infirmités invisibles et les nouvelles faiblesses que j’y trouvais, je pus connaître la peur et le découragement, jamais l’amertume. [20] Cette maladie sans doute ajoutait d’autres entraves, et les plus dures, à cel-les qui étaient déjà les miennes. Elle favorisait finalement cette liber-té du cœur, cette légère distance à l’égard des intérêts humains qui m’a toujours préservé du ressentiment. Ce privilège, depuis que je vis à Paris, je sais qu’il est royal. Mais j’en ai joui sans limites ni remords et, jusqu’à présent du moins, il a éclairé toute ma vie. Artiste, par exemple, j’ai commencé à vivre dans l’admiration, ce qui, dans un sens, est le paradis terrestre. (On sait qu’aujourd’hui l’usage, en France, pour débuter dans les lettres, et même pour y finir, est au contraire de choisir un artiste à railler.) De même, mes passions d’homme n’ont jamais été « contre ». Les êtres que j’ai aimés ont toujours été meilleurs et plus grands que moi. La pauvreté telle que je l’ai vécue ne m’a donc pas enseigné le ressentiment, mais une certaine fidélité, au contraire, et la ténacité muette. S’il m’est arrivé de l’oublier, moi seul ou mes [21] défauts en sommes responsables, et non le monde où je suis né.
C’est aussi le souvenir de ces années qui m’a empêché de me trouver jamais satis¬fait dans l’exercice de mon métier. Ici, je voudrais parler, avec autant de simplicité que je le puis, de ce que les écrivains taisent généralement. Je n’évoque même pas la satisfaction que l’on trouve, paraît-il, devant le livre ou la page réussis. Je ne sais si beaucoup d’artistes la connaissent. Pour moi, je ne crois pas avoir jamais tiré une joie de la relecture d’une page ter¬minée. J’avouerai même, en acceptant d’être pris au mot, que le succès de quelques-uns de mes livres m’a toujours surpris. Bien entendu, on s’y habitue, et assez vilainement. Aujourd’hui encore, pourtant, je me sens un apprenti auprès d’écrivains vivants à qui je donne la place de leur vrai mérite, et dont l’un des premiers est celui à qui ces essais furent dédiés, il y a déjà vingt ans  . L’écrivain a, naturellement, [22] des joies pour lesquelles il vit et qui suffisent à le combler. Mais, pour moi, je les rencontre au moment de la conception, à la seconde où le sujet se révèle, où l’articulation de l’œuvre se dessine devant la sensibilité soudain clairvoyante, à ces moments délicieux où l’imagination se confond tout à fait avec l’intelligence. Ces instants passent comme ils sont nés. Reste l’exécution, c’est-à-dire une longue peine.
Sur un autre plan, un artiste a aussi des joies de vanité. Le métier d’écrivain, particulièrement dans la société française, est en grande partie un métier de vanité. Je le dis d’ailleurs sans mépris, à peine avec regret. Je ressemble aux autres sur ce point ; qui peut se dire dénué de cette ridicule infirmité ? Après tout, dans une société vouée à l’envie et à la dérision, un jour vient toujours où, couverts de brocards, nos écrivains payent durement ces pauvres joies. Mais justement, en vingt années de vie littéraire, mon métier m’a apporté bien peu de joies semblables, et [23] de moins en moins à mesure que le temps passait.
N’est-ce pas le souvenir des vérités entrevues dans L’Envers et l’Endroit qui m’a toujours empêché d’être à l’aise dans l’exercice public de mon métier et qui m’a conduit à tant de refus qui ne m’ont pas tou-jours fait des amis ? À ignorer le compliment ou l’hommage, en effet, on laisse croire au complimenteur qu’on le dédaigne alors qu’on ne doute que de soi. De même, si j’avais montré ce mélange d’âpreté et de complaisance qui se rencontre dans la carrière littéraire, si même j’avais exagéré ma parade, comme tant d’autres, j’aurais reçu plus de sympathies car, enfin, j’aurais joué le jeu. Mais qu’y faire, ce jeu ne m’amuse pas ! L’ambition de Rubempré ou de Julien Sorel me déconcer-te souvent par sa naïveté, et sa modestie. Celle de Nietzsche, de Tolstoï ou de Melville, me bouleverse, et en raison même de leur échec. Dans le secret de mon cœur, je ne me sens d’humilité que [24] devant les vies les plus pauvres ou les grandes aventures de l’esprit. Entre les deux se trouve aujourd’hui une société qui fait rire.
Parfois, dans ces « premières » de théâtre, qui sont le seul lieu où je rencontre ce qu’on appelle avec insolence le Tout-Paris, j’ai l’impression que la salle va disparaître, que ce monde, tel qu’il semble, n’existe pas. Ce sont les autres qui me paraissent réels, les grandes figures qui crient sur la scène. Pour ne pas fuir alors, il faut se souve-nir que chacun de ces spectateurs a aussi un rendez-vous avec lui-même ; qu’il le sait, et que, sans doute, il s’y rendra tout à l’heure. Aus-sitôt, le voici de nouveau fraternel : les solitudes réunissent ceux que la société sépare. Sachant cela, comment flatter ce monde, briguer ses privilèges dérisoires, consentir à féliciter tous les auteurs de tous les livres, remercier ostensiblement le critique favorable, pourquoi essayer de séduire l’adversaire, de quelle figure surtout recevoir ces [25] compliments et cette admiration dont la société française (en présence de l’auteur du moins, car, lui parti !...) use autant que du Pernod et de la presse du cœur ? Je n’arrive à rien de tout cela, c’est un fait. Peut-être y a-t-il là beaucoup de ce mauvais orgueil dont je connais en moi l’étendue, et les pouvoirs. Mais, s’il y avait cela seulement, si ma vanité était seule à jouer, il me semble qu’au contraire je jouirais du compliment, superficiellement, au lieu d’y trouver un malaise répété. Non, la vanité que j’ai en commun avec les gens de mon état, je la sens réagir surtout à certaines critiques qui comportent une grande part de vérité. Devant le compliment, ce n’est pas la fierté qui me donne cet air cancre et ingrat que je connais bien, mais (en même temps que cette profonde indifférence qui est en moi comme une infirmité de nature) un sentiment singulier qui me vient alors : « Ce n’est pas cela... » Non, ce n’est pas cela et c’est pourquoi la réputation, comme on dit, est parfois si [26] difficile à accepter qu’on trouve une sorte de mauvaise joie à taire ce qu’il faut pour la perdre. Au contraire, relisant L’Envers et l’Endroit après tant d’années, pour cette édition, je sais instinctivement devant certaines pages, et malgré les maladresses, que c’est cela. Cela, c’est-à-dire cette vieille femme, une mère silencieuse, la pauvreté, la lumière sur les oliviers d’Italie, l’amour solitaire et peuplé, tout ce qui témoigne, à mes propres yeux, de la vérité.
Depuis le temps où ces pages ont été écrites, j’ai vieilli et traversé beaucoup de choses. J’ai appris sur moi-même, connaissant mes limites, et presque toutes mes faiblesses. J’ai moins appris sur les êtres parce que ma curiosité va plus à leur destin qu’à leurs réac-tions et que les destins se répètent beaucoup. J’ai appris du moins qu’ils existaient et que l’égoïsme, s’il ne peut se renier, doit essayer d’être clairvoyant. Jouir de soi est impossible ; je le sais, malgré les grands dons qui sont les miens pour cet exercice. Si la solitude [27] existe, ce que j’ignore, on aurait bien le droit, à l’occasion, d’en rêver comme d’un paradis. J’en rêve parfois, comme tout le monde. Mais deux anges tranquilles m’en ont toujours interdit l’entrée ; l’un montre le visage de l’ami, l’autre la face de l’ennemi. Oui, je sais tout cela et j’ai appris encore ou à peu près, ce que coûtait l’amour. Mais sur la vie elle-même, je n’en sais pas plus que ce qui est dit, avec gaucherie, dans L’Envers et l’Endroit.
« Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre », ai-je écrit, non sans emphase, dans ces pages. Je ne savais pas à l’époque à quel point je disais vrai ; je n’avais pas encore traversé les temps du vrai désespoir. Ces temps sont venus et ils ont pu tout détruire en moi, sauf justement l’appétit désordonné de vivre. Je souffre encore de cette passion à la fois féconde et destructrice qui éclate jusque dans les pages les plus sombres de L’Envers et l’Endroit. Nous ne vivons vraiment que quelques heures de notre vie, a-t-on [28] dit. Cela est vrai dans un, sens, faux dans un autre. Car l’ardeur affamée qu’on sentira dans les essais qui suivent ne m’a jamais quitté et, pour finir, elle est la vie dans ce qu’elle a de pire et de meilleur. J’ai voulu sans doute rectifier ce qu’elle produisait de pire en moi. Comme tout le monde, j’ai essayé, tant bien que mal, de corriger ma nature par la morale. C’est, hélas ! ce qui m’a coûté le plus cher. Avec de l’énergie, et j’en ai, on arrive parfois à se conduire selon la morale, non à être. Et rêver de morale quand on est un homme de passion, c’est se vouer à l’injustice, dans le temps même où l’on parle de justice. L’homme m’apparaît parfois comme une injustice en marche : je pense à moi. Si j’ai, à ce moment, l’impression de m’être trompé ou d’avoir menti dans ce que parfois j’écrivais, c’est que je ne sais comment faire connaître honnêtement mon injustice. Sans doute, je n’ai jamais dit que j’étais juste. Il m’est seulement arrivé de dire qu’il fallait essayer de l’être, et aussi [29] que c’était une peine et un malheur. Mais la différence est-elle si grande ? Et peut-il vraiment prêcher la justice celui qui n’arrive même pas à la faire régner dans sa vie ? Si, du moins, on pouvait vivre selon l’honneur, cette vertu des injustes ! Mais notre monde tient ce mot pour obscène ; aristocrate fait partie des injures littéraires et philosophiques. Je ne suis pas aristocrate, ma réponse tient dans ce livre : voici les miens, mes maîtres, ma lignée ; voici, par eux, ce qui me réunit à tous. Et cependant, oui, j’ai besoin d’honneur, parce que je ne suis pas assez grand pour m’en passer !
Qu’importe ! Je voulais seulement marquer que, si j’ai beaucoup marché depuis ce livre, je n’ai pas tellement progressé. Souvent, croyant avancer, je reculais. Mais, à la fin, mes fautes, mes ignorances et mes fidélités m’ont toujours ramené sur cet ancien chemin que j’ai commencé d’ouvrir avec L’Envers et l’Endroit, dont on voit les traces dans tout ce que j’ai fait [30] ensuite et sur lequel, certains matins d’Alger, par exemple, je marche toujours avec la même légère ivresse.
Pourquoi donc, s’il en est ainsi, avoir longtemps refusé de produire ce faible témoignage ? D’abord parce qu’il y a en moi, il faut le répéter, des résistances artistiques, comme il y a, chez d’autres, les résistances morales ou religieuses. L’interdiction, l’idée que « cela ne se fait pas », qui m’est assez étrangère en tant que fils d’une libre nature, m’est présente en tant qu’esclave, et esclave admiratif, d’une tradition artistique sévère. Peut-être aussi cette méfiance vise-t-elle mon anarchie profonde, et par là, reste utile. Je connais mon désordre, la violence de certains instincts, l’abandon sans grâce où je peux me jeter. Pour être édifiée, l’œuvre d’art doit se servir d’abord de ces forces obscures de l’âme. Mais non sans les canaliser, les entourer de digues, pour que leur flot monte, aussi bien. Mes digues, aujourd’hui encore, sont peut-être trop hautes. De là, [31] cette raideur, parfois... Simplement, le jour où l’équilibre s’établira entre ce que je suis et ce que je dis, ce jour-là peut-être, et j’ose à peine l’écrire, je pourrai bâtir l’œuvre dont je rêve. Ce que j’ai voulu dire ici, c’est qu’elle ressemblera à L’Envers et l’Endroit, d’une façon ou de l’autre, et qu’elle parlera d’une certaine forme d’amour. On comprend alors la deuxième raison que j’ai eue de garder pour moi ces essais de jeunesse. Les secrets qui nous sont les plus chers, nous les livrons trop dans la maladresse et le désordre ; nous les trahissons, aussi bien, sous un déguisement trop apprêté. Mieux vaut attendre d’être expert à leur donner une forme, sans cesser de faire entendre leur voix, de savoir unir à doses à peu près égales le naturel et l’art ; d’être enfin. Car c’est être que de tout pouvoir en même temps. En art, tout vient simultanément ou rien ne vient ; pas de lumières sans flammes. Stendhal s’écriait un jour : « Mais mon âme à moi est un feu qui [32] souffre, s’il ne flambe pas. » Ceux qui lui ressemblent sur ce point ne devraient créer que dans cette flambée. Au sommet de la flamme, le cri sort tout droit et crée ses mots qui le répercutent à leur tour. Je parle ici de ce que nous tous, artistes incertains de l’être, mais sûrs de ne pas être autre chose, attendons, jour après jour, pour consentir enfin à vivre.
Pourquoi donc, puisqu’il s’agit de cette attente, et probablement vaine, accepter aujourd’hui cette publication ? D’abord parce que des lecteurs ont su trouver l’argument qui m’a convaincu  . Et puis un temps vient toujours dans la vie d’un artiste où il doit faire le point, se rapprocher de son propre centre, pour tâcher ensuite de s’y maintenir. C’est ainsi aujourd’hui et je n’ai pas besoin d’en dire plus. Si, malgré tant d’efforts pour édifier [33] un langage et faire vivre des mythes, je ne parviens pas un jour à récrire L’Envers et l’Endroit, je ne serai jamais parvenu à rien, voilà ma conviction obscure. Rien ne m’empêche en tout cas de rêver que j’y réussirai, d’imaginer que je mettrai encore au centre de cette œuvre l’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence. Dans le songe de la vie, voici l’homme qui trouve ses vérités et qui les perd, sur la terre de la mort, pour revenir à travers les guerres, les cris, la folie de justice et d’amour, la douleur enfin, vers cette patrie tranquille où la mort même est un silence heureux. Voici encore... Oui, rien n’empêche de rêver, à l’heure même de l’exil, puisque du moins je sais cela, de science certaine, qu’une œuvre d’homme n’est rien d’autre que ce long cheminement pour retrouver par les détours de l’art les deux ou trois images simples et grandes sur lesquelles le cœur, une première fois, s’est ouvert. Voilà [34] pourquoi, peut-être, après vingt années de travail et de production, je continue de vivre avec l’idée que mon œuvre n’est même pas commencée. Dès l’instant où, à l’occasion de cette réédition, je me suis retourné vers les premières pages que j’ai écrites, c’est cela, d’abord, que j’ai eu envie de consigner ici.
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