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Nabile Farès : La migration et la marge. Casablanca, Afrique-Orient

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Nabile Farès : La migration et la marge. Casablanca, Afrique-Orient

Message par flsh agadir le Mar 10 Fév - 0:12

L’œuvre de Nabile Farès est à la fois une des plus novatrices et des plus marginales de la jeune littérature romanesque maghrébine. Mais c'est l'écriture même de la marge, de la migration. Or, par la marge et la migration où elle s'inscrit, loin des facilités de l'évidence trop commode, c'est l'écriture de l'essentiel, qui donne à voir à chaque ins­tant l'angoisse et la joie, toutes deux démesurées, d'un sur­gissement dans lequel la vie tout entière, à chaque instant, est en jeu.
C'est l'écriture de la marge : celle par exemple de sa non-conformité à des modèles, idéologiques ou littéraires, qui lui permettraient comme à tant d'autres d'éviter l'essentiel : le miracle de son propre surgissement, "en marge des pays en guerre".
C'est l'écriture de la migration, le dire errant qui récuse toute localisation par des lectures réductrices. Migration qui est aussi celle de personnages romanesques qui n'exis­tent comme tels qu'à partir d'une blessure initiale. Blessure d'une modernité "où l'homme tue. Faisant voler la pierre, ou l'argile, là, au-dessus de nous, pour dire: Aucun lieu en ce monde... Aucun lieu... Que cette déflagration meurtrière de votre terre...". Mais blessure aussi de tous les langages usurpés. Langages de pouvoir qui confisquent la pluralité de paroles d'un espace originel de la dévoration joyeuse de l'Ogresse, pour imposer le carcan du sens un, et vide.
Car le chant est subversif. Il est la subversion majeure du carnet d'Ali-Saïd dont les cinq romans décrits ici sont d'abord le défouissement toujours recommencé. Parole de flamme, de désir et de mort, ce carnet jamais atteint mais qui vit dans l'amour de Rachida, comme déjà dans le tremblement de Yahia, n'en est pas moins le seul dire pos­sible du lieu comme de l'être. Car ce dire surgit de la mort du scripteur, il est celui du corps ouvert, du champ écartelé.
Cette marge et cette migration sont ainsi le lieu et la condition de ce qu'on pourrait appeler une fécondité para­doxale. Car le chant des romans de Farès semble produit par la faillite de tous les dires du sens, qu'ils soient ceux d'espaces autres, ou ceux des discours usurpés des Indé­pendances. Dès lors la marge sera la condition même - combien inconfortable ! - de l'invention de nouvelles modalités du dire, dans la migration. Ou encore dans l'ouverture toujours nouvelle du lieu comme du livre aux langages occultés.
Langage de l'oralité : celui de l'Ogresse, de Kahena, du Pays inaccompli. Langage d'une ancienne gloire de vivre blessée à mort par les dires usurpés, et pourtant retrouvée grace au fragile récit des jours heureux, tragiquement limité d'ailleurs à ce "Cycle d'Ali-Saïd". L'écriture se confond ici avec ces jours heureux en parlant hors de toute littérature, de Claudine, de Conchita, de Malika et de sa morsure, mais aussi de l'ouverture du corps d'Ali-Saïd par Nouria, dans les flammes. Langage de la terre, ou de l'outre, espace primordial et violence première : celle du hérisson, celle d'une "terre en âge d'être pleine", celle du chant et de ses "cavales frontalières" bien plus redoutables que la lour­deur d'une Organisation qui ne sait pas écouter le rossignol ou l'alouette.
Ce chant si redoutable est un espace qu'on habite avant de le déchiffrer. La ruse qui. fait de l'écriture de Farès un texte déconcertant est cette mouvance dans laquelle elle se situe pour éviter sa récupération par les discours de pouvoir. Mouvance d'une intertextualité qui exhibe ses réfé­rencés de culture autre, particulièrement dans le jeu carna­valesque du Passager de l'Occident. Mais mouvance aussi du sens jamais arrêté dont toute tentative de définition s'ouvre à chaque fois, comme le texte même de Mémoire de l'Absent, sur une autre parole, sur un autre système signi­fiant. Mouvance enfin du signifiant écrit lui-même, qui déstabilise syntaxe et typographie, assumant sa fragilité, son arbitraire, sa fantaisie débridée, et s'ouvrant à son tour sur la joyeuse dévoration orale de l'Ogresse dans Le Champ des Oliviers. C'est-à-dire sur le non-dit de toute écriture, et cette "peine à vivre", cette "folie à circonscrire" qui nous concernent tous.



Nabile Farès : La migration et la marge.
Casablanca, Afrique-Orient, 1986, 132 p.d
d'après limag.refer.org
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